Retour à Fukushima, un film de Thomas Licata

Né de sa fascination pour le nucléaire et de sa rencontre avec la chercheuse Cécile Asanuma-Brice, Thomas Licata explore la vie dans les zones contaminées de Fukushima, où le gouvernement japonais encourage le retour des habitants, souvent vulnérables. Thomas Licata dénonce la décontamination illusoire et le sacrifice des campagnes pour alimenter les villes en énergie.

Cinergie : Pourriez-vous nous dire comment êtes-vous arrivé au cinéma ?

Thomas Licata : J’ai toujours voulu faire du cinéma, c'est une passion que j'ai depuis tout jeune. J'ai eu la chance de pouvoir faire un échange scolaire en Chine, lors de mes études à l’INSAS, qui m'a permis de faire un premier court-métrage, China Dream, et plus tard un long-métrage du même nom, qui ont tous les deux bien fonctionné. À la base, je voulais faire de la fiction, mais ce n'était pas pour moi, je me sentais plus à l'aise dans le documentaire qui a un côté plus social, plus intime aussi. Je conçois ça presque comme une forme de sociologie. Pour Retour à Fukushima, ça a été de la recherche en langue, et de la compréhension scientifique, ce qui m'a ensuite permis d'avoir une vraie relation avec la personne que je filmais.

C. : C’est d’abord une rencontre avec les personnes ou l’accident de Fukushima qui vous a donné envie de faire ce projet ?

T.L. : Je suis intéressé depuis un moment au nucléaire. J'avais envie de traiter de cette question des énergies de manière plus globale. Je m'intéresse à des sujets qui ont des côtés science-fictionnels. Fukushima, c'est un accident particulier parce que contrairement à Tchernobyl, à Fukushima, on a décidé d’y faire revivre la population. Au début, je n'avais pas forcément l'idée de réaliser un film dessus. Puis je suis tombé sur le travail de la chercheure Cécile Asanuma-Brice et je me suis dit qu’il y a un sujet de documentaire qui, en plus, a des connotations de science-fiction.

C. : Qu'est-ce que vous avez découvert grâce à cette rencontre ?

T.L. : Il y a un côté surnaturel, science-fictionnel, même dystopique. Les personnes vivant dans ces zones sont souvent âgées, en situation précaire, et n’ont plus de famille. Le gouvernement, qui a envie de redorer son blason après l'accident, propose à ces personnes en situation de vulnérabilité de venir y vivre gratuitement. Ce sont des personnes isolées, qui n’ont pas de revenus, et donc doivent continuer à travailler. Mais parmi les personnes que j'ai rencontrées, il y en avait quand même qui se battaient contre le gouvernement pour faire valoir leurs droits. C'est le cas notamment d'un des personnages du film, un ancien éleveur de bétail de 72 ans qui a une conception très particulière de la vie en espaces contaminés. Il continue à s'occuper de son bétail, radioactif et donc invendable. Il n'a aucun problème avec la radioactivité, même s'il a conscience que c'est problématique. C'est cette espèce de combativité qui m'a vraiment attiré chez ce personnage et j'ai passé trois ans à retourner le voir, à discuter avec lui. Dans les documentaires, on ne peut pas prévoir ce qui va se passer. Certains ne vont pas avoir de problème avec la caméra et donc des choses intéressantes se passent comme avec M. Yoshizawa. D'autres sont un peu plus réticents à être filmés, on va donc développer une autre manière d’approcher ces personnes-là. Parfois, au début, ils ne parlent pas mais la caméra leur donne cette envie de s'exprimer. C’est arrivé sur le tournage. Surtout que les Japonais ne sont pas les personnes les plus loquaces quant à leurs problèmes ou à leurs sentiments. C'est difficile de parler de soi, de ses problèmes. Dans ce genre de situation, la caméra, le documentaire, c’est un moyen pour ces personnes-là de s'exprimer.

C. : 40 ans après, on est en train de commémorer l’accident de Tchernobyl, ce qui suscite un grand intérêt autour de la radioactivité et de son danger. Comment avez-vous vécu cette approche de la radioactivité ? Parce que vous vous y êtes exposé en y allant.

T.L. : La radioactivité, on ne la voit qu’à travers des machines. La valeur et la dangerosité données en microsievert, varie en fonction des organismes. Par exemple, selon l'OMS, 1.2 microsievert est considéré comme dangereux. En revanche, d’après la notice du compteur Geiger, ils disent que c'est 1,5. Puis, selon les autorités de Fukushima, jusqu’à 2, c'est bon. On ne sait jamais vraiment. La meilleure chose, c'est de ne pas aller là-bas. Mais la radioactivité, ça se déplace. On peut très bien aller à un endroit un jour et tout va bien, puis le lendemain c'est très radioactif. C’est un vrai problème, et ça rend d'autant plus absurde le fait de vivre dans ces zones-là et de créer des espaces « safe », qu'ils ont « décontaminés ». À Tchernobyl, ils ont décidé de créer une zone de quarantaine et d'empêcher les gens d'y rentrer, et quelque part, tant mieux, c’est déjà plus honnête ainsi. Le gouvernement japonais, très fier de son industrie, a investi et a promu un programme de décontamination mais la radioactivité ne disparaît pas, elle se déplace. Donc la décontamination n'existe pas, c'est quelque chose qu'on essaye de nous faire croire, et c'est un des sujets clés du film.

Un autre sujet vraiment important pour moi, et qui est ressorti de mes rencontres avec mes personnages, c'est la déconnexion qu'il y a entre les campagnes et les villes. Tout le monde connaît Tokyo. Mais cette ville a un énorme besoin d'énergie. Et Fukushima, région campagnarde, est une terre qui a été sacrifiée pour cette consommation car les centrales nucléaires à Fukushima ne fournissaient pas de l'électricité à Fukushima même, mais directement à Tokyo. Je ne suis pas dans une critique du nucléaire, je suis dans une critique de la consommation. On est obligé de créer des systèmes qui vont, quoi qu’il arrive, polluer. C'est ça qu'il faut arrêter.

C. : Vous disiez avoir côtoyé cet éleveur de bétail pendant trois ans. Donc la préparation, le repérage, etc. tout ça a pris 3 ans ?

T.L. : Je pense qu'il y a une moyenne dans le documentaire, qui varie en fonction des projets et des auteurs. Je dirais qu'en moyenne un documentaire prend entre 3 et 4 ans.

C. : Expliquez-moi le processus.

T.L. : Je commence à m'intéresser à un sujet, je me renseigne. Souvent, quand un article me plaît, je contacte la personne qui a effectué cette recherche. Ce premier point d'entrée dans le sujet permet ensuite non seulement d'avoir le point de vue d'une personne qui a été sur le terrain, mais d’étendre son réseau de contacts. Pour le cas de Fukushima, j'ai contacté une sociologue qui s'appelle Cécile Asanuma-Brice et qui travaille à Tokyo pour le CNRS. On s'est appelés, et il se trouvait qu'une semaine après, elle faisait une exposition à Paris. J’y suis allé, je l'ai rencontrée. Lors de l'exposition, il y avait un symposium avec des personnes venant de partout dans le monde. C’est ainsi qu’on se crée un réseau de contacts. Ma première fois à Fukushima, Cécile Asanuma-Brice m’a présenté une bonne partie des personnages du film. Ensuite, on fait ce qu'on appelle une écriture, on se nourrit d'autres films qui ont été faits sur le sujet. C'est intéressant aussi de voir ce que d'autres personnes ont fait, notamment sur un sujet comme le nucléaire, qui s'inscrit dans le temps long, où on voit qu'il y a une évolution. Après, il y a la confrontation du projet aux pairs. Ici, on passe de l'écriture au développement. Ce stade est déjà un peu plus avancé, on a déjà des repérages, des personnages, des photos, des images.

Et puis finalement, il y a la production. On va sur le lieu avec une équipe, on tourne, et ensuite, le meilleur moment, le montage. On récupère tout le travail accumulé et le monteur va essayer de construire une histoire avec. C'est génial, parce que parfois, le résultat final ne correspond pas à l'idée de départ, mais est mieux. C’est un réel travail collectif.

C. : Y a-t-il eu une évolution dans le cas de Retour à Fukushima ?

T.L. : Bien sûr. Quand on parle de nucléaire, on pense directement au danger. Mais c'est beaucoup plus pernicieux que ça. La plupart des habitants de Fukushima sont dans l'acceptation. Normalement, le film devait s'appeler « Mokunin ». C'est le titre du nom du film qui va être projeté au Japon. Mokunin, en japonais, ça veut dire « le consentement tacite ». C'est cette idée que le mal, en l'occurrence ici, l'accident de Fukushima, si on en parle, si on le montre trop, si on l'écoute trop, on le perpétue. Il vaut mieux le faire disparaître et ne pas mettre les projecteurs dessus, mais sur d'autres choses. Alors que l'histoire nous apprend que plus on met la lumière sur quelque chose, plus l'ombre qui est derrière est grande.

C. : Mais justement, ces personnes qui y retournent, sont-elles conscientes d’être des cobayes, même s’ils ont accepté ?

T.L. : Tout le monde n'a pas la vocation à s'exprimer, à se battre. C'est très difficile quand on se retrouve dans une situation de vulnérabilité, comme celle dont je parlais, où ils sont isolés. Le gouvernement vous offre une maison, vous vivez d'un travail qui vous fatigue, vous avez parfois un problème avec l'alcool, c'est difficile dans cette situation de se battre contre le gouvernement. Heureusement, des personnes le font et je pense que c’est là, l'attrait du documentaire. Notamment à travers le personnage de Madame Kokubun. Elle incarne la personne japonaise typique, qui ne va pas forcément s'éterniser sur son mal-être. Mais le film lui offre un espace, une ligne de fuite où elle peut s’exprimer, mais pas frontalement. Par sa situation de vie, ses interactions avec les gens, on comprend le mal-être et en même temps le combat qu'elle mène, parce que cette dame n'est pas dupe, elle sait très bien dans quoi elle se trouve, mais elle le fait comprendre sans l'exprimer frontalement.

C. : Est-ce qu’au Japon, on est conscient de cette manipulation de l'État ?

T.L. : Pas du tout, la presse est à la solde du gouvernement. Les habitants ne s'intéressent pas forcément au sujet, car la plupart vivent dans des mégalopoles, notamment Tokyo qui représente 50 % de la population japonaise. Ils font confiance au gouvernement. Le problème, c'est qu'un jour, eux aussi pourraient se retrouver dans cette situation. Mais c'est dur de s'élever contre quelque chose qu'on ne touche pas, qu'on ne vit pas. Comme Fukushima est une zone rurale, c’est compliqué de faire entendre sa voix. On parle tout le temps des réfugiés du séisme ou du tsunami qui ont accompagné l’accident, mais on ne parle pas des personnes qui sont infectées encore aujourd'hui par la radioactivité.

C. : Qu’en est-il du parallèle que vous faites avec Godzilla ?

T.L. : Le personnage principal, Yoshizawa-san, l'éleveur de bétail, se compare à ce monstre. Il est sorti de la mer en 1954, année de la naissance de Monsieur Yoshizawa, pour venger les peuples de la mer d'un bombardement nucléaire sur les îles Bikini. En réalité, Godzilla, c'est une émanation culturelle du Japon pour répondre à un scandale nucléaire lié aux États-Unis qui faisaient des essais dans la région. C'est intéressant de voir comment la culture japonaise a intégré et digéré l’accident et a toujours vécu avec la radioactivité. Il y a eu Hiroshima, Nagasaki, les atolls Bikini, et maintenant Fukushima. Et en fait, s'intéresser à tout ça, c'est s'intéresser à notre histoire en tant qu'être humain et comment est-ce qu'on en est arrivé là.

C. : On voit cette évolution entre les documentaires qui ont été réalisés peu après l’accident et maintenant. Vous avez également réalisé des podcasts sur la question?

T.L. : J'adore faire du documentaire d'auteur, mais quand on est sur des thématiques comme la radioactivité, le nucléaire, c'est très compliqué d'amener tout un raisonnement dans un film d'auteur qui s'intéresse à des personnes. On ne va pas commencer à expliquer ce qu’est le microsievert, à donner des valeurs, ou alors c’est un reportage. J’avais cette frustration de ne pas pouvoir développer plus. Et comme c'est un sujet complexe, je me suis dit que la meilleure manière de répondre à ça, c'est de faire un reportage, donc j'ai fait une version TV, beaucoup plus informative, et une série de podcasts qui s'appelle « Retour à Fukushima ».

C. : Après avoir abordé un sujet pareil, vers quoi est-ce qu'on a envie d'aller ?

T.L. : Le pétrole. Je suis en train de travailler sur un projet qui va me demander beaucoup d'énergie, et là, je suis dans la phase d'écriture. Je rencontre des personnes qui travaillent sur des plateformes offshores, notamment en mer du Nord, et ça me permet de comprendre quels sont les enjeux, en fait, autour de l'extraction du pétrole, et notamment la fin du pétrole, parce qu'il se trouve qu'on a des réserves limitées, en tout cas en Europe. Je suis en train de creuser ce sujet-là. Le nucléaire m'a amené vers le pétrole. Je reste dans l'énergie, je reste dans un côté science-fictionnel et puis on verra ce que m'offrira l'avenir.

C. : Et les terrils de charbon ? C'était votre premier film ?

T.L. : Oui. J'ai réalisé un film qui s'appelle Anthracite 5/30, un court-métrage, qui m'a permis de rentrer à l'INSAS d'ailleurs. L'anthracite 5/30, c'est le format du charbon qu'on utilise pour se chauffer chez nous, dans la région du centre. Je suis issu d'une diaspora italienne qui est arrivée en Belgique pour l'extraction du charbon. Donc j'ai toujours été immergé dans tout ça. Et la Belgique a bien exploité d'autres pays et des travailleurs pauvres pour créer les terrils, notamment dans la région du Hainaut, ma région. J'ai toujours grandi entouré des terrils et de ces espèces de monticules de déchets industriels. Les arbres poussent dessus, maintenant.

C. : Avez-vous quelque chose à rajouter ?

T.L. : Moi, j'essaie d'accompagner le film. Ça, c'est important. S'il y a projection en Belgique ou en France, je suis toujours là. La rencontre avec le public permet aussi parfois de créer un déclic après la vision d'un film. Et mon objectif est la diffusion au Japon. C’est en discussion. Il y a plusieurs festivals de documentaires au Japon. Mon ambition, ce serait d'être sélectionné dans ces festivals-là, notamment au festival documentaire d'Hiroshima. Parce que c'est ça, en fait, faire un documentaire, c'est quand même aussi important de le diffuser là où tu l'as filmé, devant les personnes impliquées.